par Francis ROY, diacre
« Heureux, vous les pauvres», « heureux, vous qui pleurez maintenant ». C’est avec ces paroles déroutantes que Jésus s’adresse à la foule, dans l’évangile de Luc que je viens de proclamer. Ces paroles s’adressent à nous aujourd’hui. Alors, en ce dimanche, Journée mondiale de la santé voulue par Jean-Paul II, je nous invite à regarder comment les malades et ceux qui voient leurs forces décroître peuvent vivre ces deux béatitudes relatives aux pauvres et aux affligés.
La vie est parfois cruelle. Alors que nous sommes en pleine activité, la maladie, ou l’accident, brise notre vie ; la vieillesse, elle, vient jeter une ombre sur nos ambitions. Il nous faut accepter, renoncer. Ce peut être une expérience déprimante, mais c’est aussi le moment où nous pouvons accueillir la grâce d’une vraie pauvreté.
Le passage à la vieillesse est un moment de renoncement. Les forces diminuent, il faut abandonner certaines activités, les problèmes de santé se font plus pressants, « Voici le temps où l’agir créateur nous est enlevé et nous ne pouvons qu’accompagner notre diminution ». C’est ce que certains d’entre nous vivent pour eux-mêmes ou avec leurs proches, je vous en parle en connaissance de cause. Cette période de la vie peut conduire à une crise intérieure grave, une déprime ; et c’est de toute façon une épreuve, mais elle nous appelle à grandir dans la vraie pauvreté. C’est le moment de passer, du stress à l’agenda clairsemé, du faire à l’être, de l’action à la contemplation. C’est le moment de la foi nue, de la prière simple, des fidélités profondes. C’est le temps de la confiance, de l’accueil, de l’amitié ; le temps de la sagesse, de la patience et de la transmission des valeurs.
Certaines personnes disent, explicitement, qu’elles attendent simplement que le Seigneur vienne les chercher… C’est bien le moment de l’abandon et de la confiance. « Heureux les pauvres, le Royaume de Dieu est à eux ».
Faisons pour commencer un petit détour par l’Evangile des béatitudes selon Matthieu au chapitre 5. Au lieu de « Heureux les pauvres » nous avons « Heureux les pauvres en Esprit »…il s’agit en Matthieu non pas d’un état de vie mais plus d’une attitude du cœur…se sentir pauvre, incomplet, petit, humble. Si je ne me sens pas gonflé d’orgueil alors mon cœur peut s’ouvrir à l’Amour de Dieu et à l’Amour de l’autre.
Bien sûr il ne faut pas non plus écarter l’interprétation qu’il puisse s’agir de la pauvreté matérielle dont Luc parle ici…cette pauvreté si elle n’est pas misère absolue peut également conduire à une attitude d’humilité, d’ouverture à l’autre et au « tout Autre ». Si nous gardons cette clef de lecture et que nous reprenons ainsi les autres béatitudes cela nous éclaire : « Heureux vous qui avez faim… » Matthieu dit plutôt « les affamés et assoiffés…de justice »…Cette fois ci cela nous parle ! Nous avons à nous indigner face aux injustices, au malheur de l’autre, aux inégalités criantes, à la souffrance (des victimes d’abus de tous genres par exemple), aux discriminations quelles qu’elles soient (de nombreux exemples dans l’actualité récente…)…nous avons à être « en manque » affamés de la justice en nous et autour de nous.
Si nous continuons « Heureux vous qui pleurez »…qu’est ce qui nous fait pleurer, qu’est ce qui a fait pleurer Jésus lui-même 3 fois dans les Evangiles ? La tristesse de l’autre, son malheur, le péché, la perte d’une personne chère donc la mort, la douleur…finalement beaucoup de choses plutôt tournées vers l’autre. Si je pleure cela signifie que l’autre ne m’est pas indifférent… qu’il compte à mes yeux, que j’ai besoin de lui. L’Amour a la première place dans ces pleurs et donc Dieu également. Quand nous oublions cela…et ça nous arrive parfois, moi le premier : « Malheureux sommes nous », nous avons alors pour demeure « les lieux arides du désert, une terre salée, inhabitable » comme cela est dit dans la première lecture du prophète Jérémie, bref nous ne produisons rien de durable, nous sommes stériles, vides…
Le temps de la maladie grave, ou de l’accident qui met la vie en péril, est aussi une épreuve redoutable. Le diagnostic avec l’annonce d’un cancer, par exemple, est un choc qui nous fait prendre conscience de notre fragilité, de notre finitude, de notre absence de maîtrise de la situation. Parfois vient le temps de l’incompréhension, de la révolte… et beaucoup de questions.
Le mal et la souffrance nous révoltent à juste titre, car ils sont absurdes, inexplicables, injustifiables. Le Christ, tout au long de sa vie, a combattu la souffrance et le mal en guérissant les malades et en chassant les démons. Et, le Notre Père ne se termine-t-il pas par « Délivre-nous du mal » ?
Ce scandale du mal et de la souffrance, ne trouve pas de réponse humaine. Il ne peut prendre sens, pour nous chrétiens, que dans la « folie de la croix », selon l’expression de saint Paul. Laissons-nous pénétrer par l’amour offert sur la croix, pour l’humanité. La mort de Jésus sur la croix, c’est l’échec total, l’anéantissement, une fin lamentable… Pendant son interrogatoire et son supplice, Jésus n’a pas répondu à la haine par la haine, au mal par le mal ; Il n’a pas rendu coup sur coup, mais Il a pardonné : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ». Et la réponse du Père, au don ultime du Christ sur la croix, c’est la Résurrection. C’est bien cette démesure de l’amour donné qui peut, seule, vaincre, en nous et autour de nous, les forces du mal. Un jour ou l’autre, nous sommes confrontés, dans notre chair, au mal et à la souffrance. Nous pouvons, alors, demander la grâce de vivre ces temps douloureux avec la force de l’Amour qui a triomphé sur la croix. « Bienheureux les pauvres, veut dire : bienheureux ceux qui aiment comme Dieu », c’est-à-dire, d’un amour total, qui ne garde rien pour soi. Toute la vie devient don. La maladie sur un lit d’hôpital est dépouillement, pour celui qui consent simplement à être, à regarder la vie en face, sa vie qui doit finir. Ce dépouillement est souffrance et « l’ultime dépouillement, c’est la mort ; et c’est aussi la condition de la rencontre avec Dieu, qui n’est qu’amour ». L’abbé Pierre, dans sa Lettre à Dieu, dit : « Mourir est, qu’on le croie ou non, rencontre… Père, j’attends depuis si longtemps de vivre dans votre totale PRESENCE qui est, je n’en ai jamais douté, malgré tout, AMOUR ».
« Heureux vous les pauvres, le royaume de Dieu est à vous ».
Puissions-nous, à travers les épreuves de la vie, faire ce chemin de pauvreté et de dépouillement qui nous permettra d’aller, au-delà de la mort, à la rencontre de notre Dieu, le Père plein de tendresse. A la fin de notre chemin sur cette terre, avant le passage ultime, pourrons-nous dire, comme sainte Claire : « Béni sois-tu, Seigneur, de m’avoir créée » ; et, à la suite de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, nous abandonner « comme un petit enfant qui s’endort sans crainte dans les bras de son Père ».
Oui, Seigneur, je t’aime… Alléluia.
Amen