* homélie du dimanche 9 octobre 2022

par Francis ROY, diacre

En écoutant l’évangile de ce dimanche, m’est venu l’idée un peu folle de le commenter à partir de la façon de faire de nos frères juifs. Essayons pour voir…

D’abord, avec qui vous assemblez-vous pour les démarches importantes de votre vie ? Qui constitue votre garde rapprochée pour vous défendre en cas de coup dur ? Quels sont vos associés lorsqu’il faut entreprendre de longues démarches compliquées, administratives, professionnelles ou même spirituelles?

Les 10 de notre évangile peuvent nous aider à réfléchir au choix de cette cellule de crise. Les évangélistes ne mentionnent jamais un nombre de manière anecdotique. Les chiffres sont toujours symboliques à cette époque. Dès qu’un juif voit 10 hommes se regrouper et émettre ensemble une prière publique, il pense immédiatement au miniane. Qu’est-ce que le miniane ? C’est précisément un groupe de 10 hommes qui se rassemblent pour prier à la synagogue. La tradition juive insiste sur la puissance de cette intercession à 10, largement plus importante que la seule prière personnelle. Pourquoi ?

-Parce que Dieu a créé l’être humain en forme communautaire, et non pour qu’il soit seul.

-Parce que les 10 frères de Joseph ont réussi en l’implorant à le faire changer d’avis sur leur sort (Gn 42).

-Parce que 10 est le nombre des explorateurs envoyés par José qui ont failli faire basculer l’opinion du peuple en leur décrivant le pays de Canaan comme impossible à conquérir (Nb. 27,14). C’est donc que la réunion de 10 hommes est puissante pour faire changer d’avis le peuple ou Dieu lui-même !

Puisque les 10 frères de Joseph et les 10 espions firent changer le cours des événements, la tradition en déduisit qu’une réunion de prière devait avoir au minimum 10 hommes afin de pouvoir faire changer les choses? Et voilà comment est né le miniane (en hébreu : compter, dénombrer) qui est le pivot de la prière à la synagogue. Son rôle est de réciter des prières à haute voix (le kaddish, la kedoucha, la lecture de la Tora etc.).

Les lépreux rencontrés par Jésus forment un miniane insolite :

– Ils se regroupent à partir d’un même handicap pour se soutenir mutuellement, s’entraider, être solidaires. Au moins entre eux ils se comprennent, à la différence des autres. Les premières cellules d’Église ressemblent à ces camarades de cordée qui réagissent aux malheurs en se serrant les coudes. Parce qu’on parle de la même chose, parce qu’on partage la même condition, il est plus facile de s’adresser à Dieu ensemble. L’Action Catholique a bien compris cette nécessité de partir de l’entre eux de chaque condition sociale pour tisser un réseau d’Église proche des joies et des peines de chacun.

– Quand ils entament leur route vers Jérusalem, ils ne sont pas encore guéris. Ils peuvent donc légitimement trembler : ni les étrangers, ni les impurs ne peuvent accéder au Temple, et encore moins prononcer des prières rituelles en public… Leur foi est donc grande pour obéir à l’ordre du Christ sans être sûrs de ce qui va se passer en chemin !

– Ils sont bien 10, mais en Samarie et Galilée, on devine que ce sont plutôt des hérétiques (samaritains) et des païens (galiléens) que des juifs orthodoxes. Comme si aux côtés des minianes en règle, Jésus reconnaissait aux « non conformes » le droit de se regrouper en groupe ecclésiaux ayant pignon sur rue. En plus ce sont des lépreux, donc des impurs aux yeux des juifs de l’époque. La preuve : on les exclue et ils doivent vivre à l’écart du village ; ils viennent trouver Jésus à l’extérieur.

– De plus, c’était la conviction des sages que partout où dix juifs sont assemblés, que ce soit pour le culte ou pour l’étude de la Loi, la Shekinah c’est-à-dire la Présence divine «  habite  » parmi eux. C’est proprement révolutionnaire que d’accorder à ces 10 lépreux le rang de miniane, car c’est affirmer que la Présence de Dieu réside dans les faubourgs de l’humanité, voire dans ses décharges publiques?

En accordant ce même privilège dès le nombre de deux ou trois, Jésus pourtant ne sacralisera pas le miniane : «  là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux » (Mt 18:15-20).

Peut-on faire miniane aujourd’hui ? Si nous transposons ce que nous dit l’évangile, c’est comme si Jésus reconnaissait aujourd’hui aux personnes homosexuelles par exemple, divorcées ou ayant pratiqué un avortement le droit de se constituer en Église pour intercéder auprès de lui… Et c’est bien ce que le Pape François a lui aussi lu dans l’Évangile : « Si une personne homosexuelle est de bonne volonté et qu’elle est en recherche de Dieu, je ne suis personne pour la juger. Disant cela, j’ai dit ce que dit le Catéchisme [de l’Église catholique]. La religion a le droit d’exprimer son opinion au service des personnes mais Dieu dans la création nous a rendu libres : l’ingérence spirituelle dans la vie des personnes n’est pas possible. »

Dans le judaïsme, « faire miniane » est capital pour la mission d’Israël. Dépasser la seule prière individuelle, se regrouper à 10 pour faire corps dans l’intercession : voilà le rôle du miniane sans lequel il n’est pas de prière publique de la foi juive.

L’évangéliste en choisissant ce 10 souligne que le miniane a toute sa place en christianisme. Non seulement Jésus reconnaît l’importance de ce miniane, mais en plus il l’élargit trois fois :

– aux étrangers de Samarie et de Galilée, alors que seuls les juifs peuvent normalement faire miniane.

– aux hérétiques que sont les samaritains et aux païens que sont les galiléens.

– aux impurs, c’est-à-dire aux pécheurs rongés par toutes les lèpres intérieures que vous pouvez imaginer.

Aujourd’hui encore, les étrangers, les non-chrétiens (où les chrétiens « autrement »), les impurs aux yeux des bien-pensants ont le droit garanti par le Christ en personne de faire miniane. De s’assembler pour faire Église, pour supplier publiquement, pour rappeler à Dieu et à son Église leur devoir de miséricorde…

La seule limite que le Christ fixe à ce type d’élargissement du miniane est l’ingratitude. Si s’assembler conduit à ne pas rendre grâce, à ne rester que dans une démarche légaliste  (« allez vous montrer aux prêtres ») et/ou revendicatif, le Christ s’étonnera toujours avec le même air navré : « où sont les neuf autres ? Il n’y en a qu’un pour revenir et rendre grâce ».

Faire miniane est essentiel pour supplier, intercéder, nourrir l’assemblée de sa présence et de sa prière. À condition que ce groupe ne se transforme pas en lobby, mais s’ouvre à la louange, à l’action de grâces pour que l’Esprit du Christ opère en eux. Et moi, et vous, avec qui faisons-nous miniane ?

Amen.

9 octobre 2022 |

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