
par Francis Roy, diacre
Dans le passage de Jérémie, notre première lecture, la mission du prophète semble résumée dans l’expression : « tu prononceras contre eux tout ce que je t’ordonnerai. » « …contre eux… » Apparemment. Jérémie doit d’abord transmettre à ses contemporains les reproches de Dieu pour leur conduite, il doit dénoncer le mal qui règne dans les cœurs et dans la société. Les prophètes de l’Ancien Testament sont d’abord ceux qui regardent leur époque, y discernent les signes de la Présence de Dieu, et surtout dénoncent les péchés, les injustices, les violences.
Est-ce la même chose dans notre passage évangélique ? Il ne semble pas. Dans la synagogue de Nazareth, Jésus n’évoquait pas le péché, n’annonçait pas le malheur; au contraire, il affirmait l’accomplissement d’une prophétie de bonheur du prophète Isaïe, « une année de bienfaits accordée par le Seigneur » D’ailleurs, la première réaction des gens de Nazareth est de s’étonner, mais en reconnaissant « le message de grâce qui sortait de sa bouche ».
De même Elie et Élisée, dans les épisodes évoqués, ne sont pas des prophètes de malheur : le premier fait déborder la farine et l’huile pour une pauvre veuve dans un temps de famine, le second guérit un homme de la lèpre. Ils n’annoncent pas la Parole de Dieu par des mots, mais montrent sa bonté et sa miséricorde par des miracles, que Dieu accomplit à travers eux.
Pour Jérémie, les conséquences de sa prédication paraissent inévitables, si l’on considère la teneur de son message. Il sera toute sa vie en opposition, en conflit, surtout avec les puissants de son temps Il sera menacé de mort, calomnié, emprisonné. Vous pouvez penser aussi à Jean-Baptiste et à tant d’autres « prophètes » assassinés en notre temps.
Et dans l’Évangile, pourquoi les habitants de Nazareth deviennent-ils soudain « furieux » ? Qu’est-ce qui motive cette hostilité ? Le texte suggère deux choses :
1 – « N’est-ce pas là le fils de Joseph ? » Il y a un trop grand contraste entre la familiarité que ces gens ont pu avoir avec Jésus, son apparence toute simple, sa participation à la vie quotidienne du village durant une trentaine d’années, d’une part – et d’autre part, sa prétention d’être, non seulement un « prophète », mais même l’accomplissement des prophéties, le Messie annoncé. Jésus généralise en disant : « Aucun prophète n’est bien accueilli dans son pays. », phrase passée en proverbe courant car, c’est vrai, on accepte souvent plus difficilement les reproches, les opinions divergentes ou les originalités, et même une mission au nom de Dieu, quand cela vient d’un proche que quand cela vient d’un inconnu.
2 – Les deux miracles accomplis par l’intermédiaire d’Elie et Élisée l’ont été tout deux en faveur de païens : la veuve de Sarepta pour qui débordèrent l’huile et la farine est une Sidonienne (Sidon se trouvait dans l’actuel Liban), et le lépreux guéri par Élisée est Naaman, un général syrien, ennemi potentiel d’Israël. En rappelant cela à ses concitoyens, Jésus semble les « provoquer », comme pour les faire sortir de leurs habitudes de pensée, d’une certaine étroitesse d’esprit, et du particularisme religieux ou ethnique. A Nazareth, c’est le refus, l’échec. Jésus échappe à une tentative de meurtre, protégé par Dieu comme Jérémie. Mais il n’échappera pas toujours ! Il se laissera un jour submerger par la violence des hommes jusqu’à mourir sur la Croix. Cet épisode de Nazareth annonce aussi, dès le début du ministère public de Jésus, sa Pâque. Remarquons justement l’expression finale : »Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin » Passer, passage… c’est le sens du mot « Pâque », qui évoque la délivrance des Hébreux sortant d’Égypte. Passage de la mort à la vie.
Qu’en est-il maintenant du « prophète » dans le beau passage de l’épitre aux Corinthiens de saint Paul : c’est un homme de Dieu, qui scrute la profondeur de ses mystères, pour transmettre ce qu’il entend, ce qu’il comprend de Lui. C’est avant tout un homme de foi, ce qui le rendra capable d’affronter, au nom de Dieu, toutes les difficultés. Et pourtant, sans l’amour, tout cela n’est « rien ». Qu’est-ce que cela veut dire ?
– On peut connaître Dieu avec sa tête, avoir sur lui des pensées justes, de bonnes connaissances théologiques, et « oublier » d’aimer ses frères, de faire passer dans le concret de ses relations humaines ce que l’on a appris de Dieu. Ou pire encore, on peut se servir de son savoir religieux pour juger l’autre, le mépriser, le condamner – ou pour se faire valoir.
– On peut aussi « oublier » que Dieu est amour et avoir « une foi à transporter les montagnes », mais dans un Dieu qui n’est pas, ou pas tout-à-fait, amour. Paul définit ainsi l’amour dans la suite du texte : « l’amour prend patience, l’amour rend service, l’amour ne jalouse pas… il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout. » Il faudrait réaliser que si « Dieu est Amour », comme l’écrit saint Jean, il pratique le premier, et même à l’infini, tout cela. Les prophètes savaient bien que la « colère de Dieu » n’était que l’expression, en langage humain, de la « passion » de Dieu pour nous et de sa souffrance du mal que nous nous faisons.
Il me semble que les beaux textes de ce dimanche m’invitent à vérifier :
– quelle est mon écoute. L’écoute de la Parole de Dieu, mais aussi peut-être mon écoute de la parole d’autrui. Comment est-ce que je reçois les paroles dérangeantes, celles qui perturbent mes habitudes ou me remettent en question ?
– quelle est mon image de Dieu, du Christ : est-ce que je me laisse toucher par le « Dieu charpentier de Nazareth », le Dieu tendre et miséricordieux pour tous les hommes ? ou est-ce que je mets Dieu au service de ma chapelle, de mon milieu, de mon pays, de mes idées ?
Et moi, suis-je un « prophète », comme m’y invite mon baptême ? Est-ce que je cherche à discerner la volonté de Dieu sur le monde où je vis ? Est-ce que je peux me démarquer de la « pensée » unique, de ce que véhiculent les médias et la société ?
Alors Seigneur, envoie-moi ton Esprit pour que je sois un vrai prophète dans ce monde où tu m’a donné la vie. Oui, je t’aime, Seigneur, donne-moi ta main pour que j’avance sans trébucher sur mon chemin d’éternité ! Amen