* homélie des 17.18 juillet 2021

par Francis ROY, diacre

 

        En proclamant cet Bonne Nouvelle, je n’ai pas honte de dire que Jésus me plait de plus en plus. S’il envoie ses disciples en mission, s’il leur confie la responsabilité d’annoncer l’Évangile à toutes les nations et dans toutes les cultures, il ne leur demande pas pour autant d’être des hommes et des femmes sans cesse sur la brèche, inconscients de leurs limites. Au plus fort de l’annonce évangélique, alors même que les foules l’accaparent, voici qu’il convie ses disciples à reprendre souffle en un lieu désert : « Venez à l’écart et reposez-vous un peu. » Loin de se laisser griser par le succès, Jésus manifeste, par ce sens de l’attention aux autres, qu’il est porteur d’un message de réconciliation de l’humain non seulement avec son Créateur, mais aussi avec lui-même et avec toute la Création. Cette part de la Bonne Nouvelle, qui nous invite à retrouver le sens du sabbat, n’est-elle pas d’une brûlante actualité en ces temps où nous percevons mieux la fragilité de la vie et la nécessité de la préserver ? Mais revenons à tous les textes de ce jour.

        Si l’atmosphère du Psaume, que nous connaissons tous, est particulièrement paisible et apaisante, il n’en est pas ainsi de l’extrait du prophète Jérémie : c’est un Dieu courroucé qui s’adresse aux mauvais bergers de son peuple, et qui leur promet de « s’occuper » de ceux qui ne se sont guère préoccupés des brebis qu’il leur avait confiées. Sommes-nous concernés ? Le ton n’est menaçant que pour « les misérables bergers qui laissent périr et se disperser les brebis du troupeau » ; un sort particulièrement enviable en résulte tout au contraire pour les brebis, puisque Dieu lui-même « rassemblera le reste de ses brebis » par la médiation de pasteurs selon son cœur qui les conduiront. Le dernier verset de la prophétie passe des pasteurs (au pluriel) à l’unique Roi Berger, qui « exercera dans le pays le droit et la justice » après avoir réunifié Israël et Juda. C’est au cœur du passage de la lettre aux Éphésiens qui nous est proposé, qu’apparaît clairement que ce Roi Berger n’est autre que le Christ Jésus. Et l’Évangile de Marc nous montre ce Bon Berger à l’œuvre. Ce n’est décidément pas un mercenaire ni un fonctionnaire : c’est mû par la compassion qu’il « se met à les instruire longuement ». La Parole de Jésus n’est pas qu’un simple transfert d’information : elle rassure les apeurés, réconforte les accablés ; elle nourrit les affamés et abreuve les assoiffés ; à chacun elle prodigue ce dont il a besoin pour reprendre et poursuivre sa route dans la paix et l’espérance.

Alors cet Évangile ne pourrait-il pas s’appeler l’Évangile de la tendresse de Dieu ? N’y remarque-t-on pas la sollicitude affectueuse de Jésus pour trois types de chrétiens : les actifs, les oisifs et les chrétiens en recherche. Jésus a le souci de chacun d’eux. Aux chrétiens actifs, il dit : « Venez vous reposer auprès de moi. » Aux chrétiens oisifs : « Ils sont comme des brebis sans berger. » Aux chrétiens en recherche, assoiffés comme cette foule, il dit : « J’ai pitié de vous. Je vous aime. »

«  Venez-vous reposer ». Nous l’avons-vu en démarrant ce commentaire, c’est la phrase que dit Jésus aux chrétiens hyperactifs. Il la dit, cette phrase à ses apôtres quand il les voit revenir, fourbus, couverts de la poussière des chemins, la mine défaite moins par la fatigue que par les déceptions, les rebuffades rencontrées. Il la dit à tous les grands actifs de la société, qui sont ou qui vont être en vacances : reposez-vous donc un peu. Le Christ vous dit : prenez des vacances détente. Vous vivez dans un rythme trépidant, continuellement stressés, en candidats à l’infarctus ou à la dépression. Alors, sachez dételer, laisser dormir vos dossiers. Le Christ vous dit : « Prenez des vacances silence, ménagez-vous des espaces de solitude. Ressourcez-vous au plan spirituel, vous en avez le temps. Réfugiez-vous en solitaire dans le creux d’un rocher, et contemplez la mer, tellement à l’image de la grandeur de Dieu. Cherchez un point de vue isolé au sommet d’une arrête montagneuse, et là, seul, restez une heure en silence, savourez, sans rien dire, la présence de ce Dieu qui éclate dans toute sa création. » Le Christ vous dit comme aux apôtres : « Venez vous reposer auprès de moi, sachez-vous arrêter pour aller à la source : entrez dans une église, restez-y sans rien dire, une demi-heure, une heure, et cela, sans avoir l’impression que vous perdez votre temps! »

«  Ce sont des brebis sans berger ». C’est la phrase que le Christ dit aux chrétiens que nous appellerons « oisifs », ces personnes qui regardent longuement leur environnement sans savoir où se diriger pour avancer dans la vie. Il la dit cette phrase aux chrétiens qui aiment leur tranquillité, et qui pensent que les problèmes du peuple de Dieu, c’est une affaire de prêtres, d’évêques ou de pape. Mais il la dit aussi à tous ceux qui se réfugieraient dans la prière en oubliant la grande détresse spirituelle qui les entoure : « Ne fais pas de Dieu ton oreiller, ni de ta prière un édredon » disait Dom Helder Camara. A l’inverse de l’oisif, le vrai contemplatif ne peut pas garder pour lui les trésors spirituels qu’il a découverts. Il ne peut être un capitaliste de la foi, enfermant Jésus dans le coffre-fort de son coeur afin d’en retirer des intérêts pour la vie éternelle. On ne reçoit le Christ que pour le donner ! Le vrai contemplatif ne plane pas au-dessus du réel. Au contraire. Dieu lui désigne la grande misère du monde et l’aide à trouver le geste généreux et efficace, peut-être tout simplement le seul témoignage du sourire. Ainsi cet Évangile a le mérite de souligner le double rythme de toute vie chrétienne qui exige action et contemplation. C’est dans la contemplation que l’action prend naissance et s’achève. C’est dans l’action que le chrétien ressent le besoin d’un ressourcement dans la contemplation.

«  J’ai pitié de vous, je vous aime ». C’est la phrase que, dans son infinie tendresse, le Christ dit à tous les chrétiens en recherche, et, en fait, à tous les hommes de bonne volonté assoiffés de vérité. Oui, j’ai mal avec vous, quand vous ne trouvez pas l’Église accueillante dont vous rêvez. J’ai mal avec vous, quand vous ne connaissez l’Église que par les clichés usés des médias. J’ai mal avec vous quand la souffrance sur un lit d’hôpital vous amène à douter de mon amour. Mais de grâce, ne désespérez pas. Regardez autour de vous : des chrétiens debout et actifs, des chrétiens responsables et des chrétiens qui prient, ça existe.

Hyperactifs, oisifs, en recherche, nous sommes un peu tout cela en même temps. Seigneur, accueille nous tel que nous sommes. Lorsque nous errons comme des brebis sans berger, donne-nous des pasteurs selon ton cœur. Ne permets pas qu’aveuglés par nos problèmes ou étouffés par l’indifférence, nos yeux se ferment sur les détresses de ceux que nous côtoyons, mais donne-nous de nous souvenir que nous sommes tous responsables de nos frères ; qu’en tant que baptisés, nous sommes bergers les uns des autres au nom de l’unique Roi Berger qui envoie tous ses disciples sans exception, afin qu’ils servent leur frères avec la même compassion et le même empressement que lui.

Jésus, Toi l’icône de la tendresse de Dieu, aide-nous à devenir cette icône pour nos frères.

30 juillet 2021 |

Les commentaires sont fermés.