Ce que dit le Satan me fait bien sûr furieusement penser aux propositions de la publicité : d’abord ce sont les slogan sur la puissance illimité, les abonnements sans engagement précis. Ce sont toujours des suggestions qui correspondent à nos désirs profonds d’amélioration , d’embellissement
Nous nous proposons toujours d’aller vers du mieux, du moins au plus sympathique, au plus séduisant, grâce à quoi nous aurions toujours davantage de relations amicales autour de nous.
Le Satan et la publicité font toujours apparaître des images belles qui excitent notre besoin de réussite et de beauté. D’attractivité.
Mais je vois aussi deux choses en ces propositions :
D’abord, sous le masque de bonnes idées, se cachent des injonctions : des ordres à consommer toujours plus, à ne pas apprendre l’autonomie, à être perdant[1]
Parce que, deuxièmement, Satan et les publicitaires insinuent que nous ne sommes vraiment pas assez top sans eux. On veut nous faire croire que par nous-mêmes, nous ne sommes pas assez beau, pas assez bien. Pas complets, et qu’il nous faut leur Botox, pour être des humains augmentés artificiellement intelligents.
Nous ne sommes jamais assez bien selon eux. J’ai même tendance à considérer que le premier mensonge consiste en cela. On nous dévalue, on nous dévalorise : nous sommes démonétisés.
À ce propos, je voudrais citer le chanteur Alain Souchon
… la vie en rose / Le rose qu’on nous propose / D’avoir les quantités d’choses / Qui donnent envie d’autre chose
Aïe, on nous fait croire / Que le bonheur c’est d’avoir / De l’avoir plein nos armoires / Dérisions de nous dérisoires car
Foule sentimentale / On a soif d’idéal / Attirée par les étoiles, les voiles / Que des choses pas commerciales Foule sentimentale
Il faut voir comme on nous parle / Comme on nous parle / On nous inflige / Des désirs qui nous affligent
On nous prend faut pas déconner dès qu’on est né / pour des cons alors qu’on est/ Des foules sentimentales / Avec soif d’idéal / Attirées par les étoiles, les voiles / Que des choses pas commerciales
Or cela est tout l’inverse de l’attitude de Jésus
Jésus croit qu’il est possible de tenir tête et de résister parce qu’on existe –au fait, c’est le refrain d’une autre chanson !–et que l’on réfléchit. Lui, Jésus, le Christ de Dieu, croit en nos capacités à voir, à juger et évaluer ; et à nous déterminer et agir.
D’abord Jésus croit à la réalité des choses : ainsi, dit-il, les pierres ne sont pas du pain ; le pain provient du travail humain et ne monte pas par magie sur la table comme voudraient les contes de fée. Un homme n’a pas à se jeter du haut d’une tour. Et les richesses ne font pas le bonheur.
Jamais Jésus ne cherchera à être comblé par des prothèses. Lui, le marcheur au désert, l’homme qui entraîne ses amis sur la montagne (ce sera dimanche prochainà, il n’aura jamais peur du manque ou du vide. Il sera toujours un marcheur avec le goût de l’effort partagé.
Et par ailleurs, il faut reconnaître que le Diable, comme un mauvais étudiant, utilise mal les citations qu’il fait de la Bible : il les plaque dans la conversation comme un collégien colle une louchée de purée dans une assiette à la cantine. Comme une brute de la raquette envoie une balle liftée sur un court de tennis.
Jésus, au contraire, voit cette parole de Dieu comme une relation, un lien confiant. Il participe à un Peuple qui s’est émerveillé de Dieu. Un peuple qui a choisi le Dieu de la liberté, celui qui interroge nos responsabilités parce qu’il nous en croit capables ; le Dieu Seigneur de vie qui a toujours à offrir.
Jésus ne parle que pour faire accéder à l’avenir. Depuis Moïse, et Abraham avant lui, jusqu’à Lazare, le dessein divin est de « faire sortir et donner de se trouver« . Alors qu’Adam et Ève sont figés sur une pomme, oublieux de tout le jardin auquel ils ont droit, Jésus enseigne à voir large. C’est cela, sa liberté. Le Satan, lui, vous bloque dans l’instant présent ; il ne sait que la répétition. Il est déjà dans la nécrose.
La liberté de Jésus ouvre des perspectives de vérité, renouvelées jusqu’à plus soif. Il enseigne l’invention. En bon fils d’artisan, il a trouvé son maître de stage : il s’est mis à l’école du créateur du ciel et de la terre. Contrairement aux Adam et Ève, il croit au chatoiement des sons et des couleurs. Il n’est pas dans le binaire du « ou bien/ou bien » (le jugement que le Satan affecte en noir et blanc, bien/mal, absolus). Il demandera toujours à ses interlocuteurs ce qu’eux-mêmes reçoivent, pensent, souhaitent pour vivre personnellement. L’absolu est ailleurs : Non dans les objets, mais dans l’être qui écoute et qui répond du fond de soi.
Pour conclure, je voudrais revenir au début de l’évangile.
Le premier acteur nommé, « celui qui a poussé Jésus au désert », est l’Esprit-Saint. Immanquablement, cela me rappelle l’autre première évocation de l’Esprit de Dieu : dans l’évangile de Luc, lorsque l’archange Gabriel vient à la rencontre de Marie. C’est l’Esprit de Dieu qui forge un homme. Le commencement de Jésus, l’homme-Christ, se déroule sous ses auspices. Comme le Père avait donné son souffle à l’homme de la terre pour qu’il vive à Sa ressemblance, le Saint Esprit n’est pas là pour faciliter la vie, mais pour faire de Jésus un homme.
Le récit des tentations est l’histoire d’une naissance. Une venue au monde de Jésus en tant qu’homme de la confiance.
Jésus vient au monde des humains libres.
Père d.n.
[1] Vous connaissez le slogan des opposants aux jeux de grattage : « si 100 % des gagnants avaient tenté leur chance, c’était vrai aussi des 100 % de perdants »