par claude Compagnone, diacre
Chers sœurs et frères,
Nous sommes arrivés aujourd’hui au 4ième et dernier dimanche de l’Avent. Le cheminement que nous proposent les textes de la liturgie de la parole sur quatre dimanches consécutifs doit nous permettre d’arrivée à Noël les sens et l’esprit éveillés à cet indicible moment de la venue du Christ dans notre monde. L’arrivée de notre cheminement communautaire de chrétiens de ce mois de décembre est le moment de Noël (arrivée, c’est ce que signifie le mot latin adventus dont est tiré le mot avent).
Et pour arriver, et bien, il a bien valu nous mettre en marche, au risque ne pas vivre ce temps suffisamment amplement, de le vivre peut-être comme un moment de fête et de rencontre (ce qui est déjà pas si mal, et parfois pouvons-nous réellement faire plus ?), mais pas forcément comme un moment où nous reprenons conscience de ce que signifie l’incarnation de Dieu dans le monde par son Fils Jésus. L’extraordinaire ne devient-il pas banalité lorsqu’année après année, au seuil de l’hiver, au plus profond de la nuit, nous fêtons Noël ? N’oublions-nous pas de nous émerveiller et de célébrer non seulement la venue AU monde du Christ – il vient AU monde comme tout enfant qui nait -, mais aussi sa venue DANS le monde – il vient DANS le monde car il existe avant de s’incarner ?
Comme je l’ai dit au moment de l’entrée dans le temps de l’avant, ce moment de Noël nous dit la plus grande des porosités que Dieu instaure, pour notre bien, entre le ciel et la terre. L’un et l’autre, le ciel et la terre, ne sont pas hermétiques. Les textes de ce jour nous présentent, à leur manière, ce moment charnière, où cette porosité du ciel et de la terre s’est opérer de manière jusqu’alors inconnue.
Porosité entre le ciel et la terre qui s’opère de manière inconnue, car il ne s’agit plus ici – ou en tous cas pas seulement – pour Dieu – comme on le voit dans les textes de l’ancien testament – de créer le Monde ; de parler à un prophète ; d’envoyer un ange ; de répondre à une prière ; d’agir sur le cours matériel des choses ; de permettre à une femme stérile d’engendrer un fils. Non, dans le récit de la nativité de Jésus, il s’agit à la fois de tout cela et d’autre chose. C’est pour cela que Noël est un moment charnière, un basculement vers autre chose, une ouverture vers un autre espace de vie pour les hommes.
Et le texte du premier chapitre de l’évangile de Luc rend bien compte de ce moment singulier, de ce moment charnière où deux mondes s’articulent et jouent l’un par rapport à l’autre. Que s’est-il passé pour chacune de ces femmes, Marie et Elisabeth, avant leur rencontre ?
L’une Elisabeth, âgée et stérile, tombe enceinte. L’ange Gabriel l’a annoncé à son mari Zacharie alors qu’il servait dans le saint des saints, au temple de Jérusalem. Zacharie, doutant de l’effectivité de l’annonce de l’Ange, se voit privé de l’usage de la parole mais Elisabeth devient bien enceinte. Comme le raconte d’autres récits de l’ancien testament, d’autres femmes qu’elle, âgés et stériles, sont tombés enceintes. Elisabeth garde cet événement secret mais se réjouit en son cœur qu’elle ait pu trouver grâce aux yeux de Dieu.
Quant à Marie, elle est jeune et vierge quand elle devient une femme enceinte, et elle n’a connu aucun homme. On ne trouve aucune situation similaire dans l’ancien testament. Marie inaugure donc une situation nouvelle. Et contrairement à ce qui s’est passé pour Elisabeth, l’ange Gabriel lui parle, à elle, directement, il ne passe pas par un intermédiaire. Et il lui parle dans un lieu qui n’est plus le temple. Il lui dit qu’elle portera un enfant, qui sera appelé Fils de Dieu. Il fait d’elle un temple. Elle ne doute pas et accepte l’annonce de l’ange Gabriel pour elle.
Nous avons ainsi à travers la rencontre de Marie et d’Elisabeth sa cousine, la rencontre de deux intimités, de deux secrets de femme. Elles sont enceintes, mais elles ne l’ont dit à personne. A vrai dire, qui comprendrait ce qui leur arrive ? Qui comprendrait ce qu’elles vivent ? Qui comprendrait cette joie profonde, à la fois d’avoir trouvé grâce devant Dieu et, à la fois de porter en elles la vie, normalement impossible ? Elles sont chargées, l’une et l’autre, d’une vie qui les dépasse, d’une vie qui ne devrait pas être là car l’une et l’autre, au vu de leur condition, ne devraient pas avoir d’enfant.
La rencontre de Marie et d’Elisabeth prend alors la forme d’un moment d’explosion de joie. Ce moment d’explosion inaugure celui qui sera vécu à la naissance du Christ. Ce sont deux intimités de femmes qui se percutent, entrent en résonance l’une avec l’autre et donnent lieu à cette explosion de joie. Le texte nous dit qu’Elisabeth crie lorsqu’elle sent tressaillir en elle l’enfant qu’elle porte à la salutation de Marie. Remplie par l’Esprit Saint elle crie, comme si elle vivait une délivrance. Et elle adresse sa bénédiction à Marie : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni ». En écho à ces mots, Marie lui répondra par le Magnificat, en disant « Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu mon Sauveur ». L’une et l’autre explosent en louange comme si le barrage du secret c’était rompu, comme si le flot de la joie pouvait alors s’écoulait dans toute sa force.
Elisabeth lorsqu’elle rencontre Marie, bien qu’aucune parole n’ait été échangé sur ce sujet, sait que Marie est enceinte, et elle sait que cette grossesse de Marie ne peut être qu’aussi extraordinaire que la sienne. Les femmes qui ont vécu des maternités pourraient, si on les laissé parler, nous décrire cette extrême sensibilité qui les habite alors et qui leur permet de sentir des choses qui ne sont pourtant pas dîtes. Elisabeth par sa sensibilité aiguë est alors la première personne à reconnaitre à la fois la venue du Christ dans notre monde par Marie, et le rôle de Marie dans cette venue. Et L’Eglise fera sienne sa proclamation de foi et vie.
Chers sœurs et frères en ces quelques jours qui nous séparent de Noël sachons entrer dans la pensée et dans la joie explosive de ces femmes qui savent l’amour de Dieu pour elles et se font porteuses de vie.
Amen