par Francis ROY, diacre
Avons-nous bien entendu Jésus ? « Si quelqu’un veut marcher derrière moi qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. » Ainsi suivre Jésus c’est vivre dans le renoncement, dans la souffrance acceptée ? Suivre Jésus, c’est vivre dans la pauvreté ?
Reconnaissons-le, nous ne savons pas faire ce choix car nous n’aimons pas la pauvreté. Nous voulons bien, à la rigueur, donner « un petit-quelque-chose » pour échapper à la mauvaise conscience mais nous sommes incapables d’aller plus loin.
Qui d’entre nous est capable de choisir délibérément de tout perdre ? Qui d’entre nous peut choisir d’être exclu de la société – rejeté par les anciens, dit l’Évangile – ? Qui peut choisir d’être exclu de l’Église – rejeté par les chefs des prêtres -, d’être exclu de la culture – rejeté par les scribes – ? Qui est capable de perdre sa vie pour obéir au commandement de Jésus ?
Oui, nous répugnons à la pauvreté et cette répugnance, après tout, est peut-être le signe de notre bonne santé ! N’est-il pas scandaleux, finalement, que Jésus nous demande un tel renoncement ? Pourquoi devrions-nous faire de la pauvreté le but de notre existence ? Pourquoi choisir le renoncement et la mort plutôt que de profiter de la vie ?
« Qui veut sauver sa vie la perdra », dit Jésus. Mais qui est cet homme pour nous demander de renoncer à notre vie ? Qui est-il ce Jésus qui voudrait que nous choisissions notre perte alors que nous désirons vivre par toutes les fibres de notre être ?
Dans le texte de Marc, sur les chemins dans la région de Césarée-de-Philippe, il est temps de faire le point. « Qui suis-je, aux dires des gens ? » Les réactions ne sont pas sottes. On se réfère à des grandes figures pour tenter de situer le personnage : « Jean-Baptiste », « Elie », un des prophètes. Aujourd’hui, nous procéderions de la même façon. Si l’on voyait quelqu’un susceptible de redresser la situation économique du pays, on se référerait au passé. On dirait c’est un nouveau Clémenceau ou un nouveau de Gaulle. Ceux qui côtoient d’un peu plus près le fils du charpentier ont un avis beaucoup plus fin. Ils ne se réfèrent pas au passé et ils désignent le présent. Pierre, au nom de tous les autres, prend la parole et répond « Tu es le Messie » mais lorsque Jésus lui enseigne qu’il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les chefs des prêtres et les scribes, qu’il soit tué… alors, Pierre se met à faire de vifs reproches à Jésus.
Pierre, qui reconnaît la Gloire du Christ, refuse, comme nous, la perspective de cette pauvreté absolue. Il la refuse pour Jésus autant que pour lui-même. Pierre répugne à ce choix morbide. Mais est-ce bien à ce choix que Pierre était acculé ? Jésus se mit à leur enseigner qu’il fallait qu’il souffre beaucoup, qu’il soit rejeté, tué et que trois jours après il ressuscite. Pierre, en vérité, a mal entendu. Il n’est pas allé jusqu’au bout des paroles de Jésus. Il s’est arrêté en chemin…alors que Jésus annonçait une victoire sans précédent, la victoire de la Vie : « il doit être tué et trois jours après ressusciter ! »
Pierre alors se fait remettre en place et cette place est la nôtre, si nous sommes croyants : « Passe derrière moi ! » Le même impératif est adressé à la foule. Appelant la foule avec ses disciples, il leur dit : « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive ». Le mot « croix » sans doute est piégé. Entendons, dans les paroles de Jésus, que le suivre n’efface pas la face sombre de l’existence. Nul n’échappe à l’épreuve même si sa vie ne connaît pas les drames des camps de concentration. Qui ne connaît des échecs, des deuils, des déceptions ? Aux heures de nuit, aux heures de doute, dans la mesure où nous posons l’acte de foi qui consiste à vouloir marcher à sa suite, il s’agit d’entendre que Jésus est là, lié à nous, inséparable de nous.
L’Évangile de ce jour fait allusion aux heures douloureuses, mais nous savons bien, par ailleurs, qu’il est également là aux heures de joie. Il partage le vin des noces ; il contemple le coucher de soleil, il savoure la joie de l’amitié avec ses disciples ou avec Lazare, Marthe et Marie. Ainsi Jésus ne demande pas que la pauvreté, le renoncement et la mort soient le but à poursuivre. Jésus ne choisit pas pour lui-même la pauvreté et la mort ; il choisit la Vie, la Vie pour nous avec lui.
Jésus veut que nous vivions et il ne veut rien d’autre ; il ne demande rien d’autre. Notre vie lui tient tellement à cœur qu’il est prêt à tout abandonner pour nous la donner.
« Qui suis-je » dit Jésus. Oui, je suis bien le Christ, le Messie que vous attendez. Plus grand que Jean Baptiste, Elie ou les autres prophètes. Pour vous je vais fracturer le mur de la mort, ce mur contre lequel tous vous butez. Je viens vous ouvrir le Passage.
« Qui suis-je » dit Jésus. La croix est l’ultime réponse ; dépouillé de tout, sur la Croix, il est aux bords de la Résurrection. Ce qui lui manque par-dessus tout, c’est notre bonheur. Il ne peut supporter de nous voir dans le malheur, condamnés à mort. Il préfère donner sa vie plutôt que de nous laisser dans cette mort. Il donne sa Vie pour nous permettre d’entrer dans la Vie. Sa vie, alors, devient la nôtre et notre joie sera la sienne. Notre bonheur pour lui n’a pas de prix.
Jésus ne choisit pas la Pauvreté comme une fin en soi. Il est Pauvre parce que notre malheur le transperce. Il est Pauvre de notre pauvreté à trouver le bonheur. Il est Pauvre parce que, pour nous donner le bonheur de vivre à tout jamais, il est prêt à tout abandonner et il le fait.
« Si quelqu’un veut être mon disciple… », dit Jésus… Il n’y a pas d’autre façon de comprendre ce « Suivre Jésus » que de tout simplement renoncer à tout ce qui nous empêche de « Vivre ! »
Amen.