par Francis ROY, diacre
En écoutant l’évangile, on pourrait croire qu’aujourd’hui, c’est le dimanche de la Passion. Et pourtant, c’est bien le dernier dimanche de l’année liturgique qu’on a coutume d’appeler « le dimanche du Christ-Roi ». Il est pour le moins étonnant qu’au jour où nous fêtons le Christ, Roi de l’Univers, la liturgie nous fasse entendre un tel évangile. Où est-il le roi sur la croix ? Où est-il le roi face aux injures de la foule ? Où est-il le roi flanqué de deux criminels soumis, comme lui, au supplice ? Oui, nous sommes bien loin de ce que nous attendons communément d’un roi, des représentations que nous nous en faisons.
Nous n’entendons pas la parole de l’évangile telle que Jésus lui a donné sens. Nous projetons nos idées, nos conceptions dans les paroles de Jésus. Et depuis plus de 2000 ans, la tentation reste bien vivante de vouloir assimiler le Royaume de Dieu, mais aussi l’Église, à une société, à un pouvoir de conception mondaine, voire à une monarchie absolue.
Essayons de nous libérer de cet enfermement dominateur pour mieux percevoir ce que veut nous dire Jésus et portant notre regard vers le second larron qui lui critique son complice et affirme l’innocence de Jésus. S’adressant à Jésus, il lui adresse une prière qui reconnaît sa royauté à venir, pourtant vraiment pas évidente. Sa prière « Souviens-toi de moi » reprend l’action de grâce de Marie et de Zacharie pour Dieu qui se souvient de son Alliance et de sa compassion envers les pères. Ce malfaiteur, aussi fils de l’Alliance, devine en Jésus celui par qui vient le Règne de Dieu. Le condamné qui n’a plus rien à offrir peut pourtant faire à Jésus ce don ultime : la reconnaissance de son identité et de la pertinence profonde de toute sa mission !
La réponse de Jésus s’enracine dans sa première parole en croix : fidèle à lui-même et à ce qu’il révèle de Dieu pendant toute sa vie, Jésus a demandé le pardon pour ses bourreaux. Pas parce qu’ils sont irresponsables, mais parce que la grâce de Dieu peut accueillir toutes nos dérives, pour peu que nous en devenions conscients. Ce Dieu qui nous appelle à aimer nos ennemis agit envers nous comme il souhaite nous voir agir.
Ce pardon offert à tous s’actualise alors pour le larron, qui voit sa prière comblée au-delà de sa demande : aujourd’hui le salut arrive pour toi, comme l’aujourd’hui annoncé aux bergers, aux gens de Nazareth et à Zachée. Aujourd’hui cet homme entre dans l’Alliance nouvelle, ouverte au-delà de la mort à quiconque s’associe au chemin de Jésus. Chemin de fragilité, d’humanité mortelle, mais chemin enraciné dans la confiance en Dieu.
L’originalité ici consiste à associer le pardon à la royauté de Jésus, qui incarne ainsi la manière dont Dieu est Roi. La figure royale de Jésus est pourtant contredite par son dénuement total, à l’opposé de la définition de puissance proposée par les moqueries. Mais sa véritable fonction royale trouve son accomplissement dans le pouvoir de gracier le condamné, c’est-à-dire le pouvoir de pardonner. Cette prérogative des rois et des chefs d’état, qui existe encore aujourd’hui, est le seul rôle royal que Jésus assume. Manquant de tout, il peut donner cela à celui qui vient de lui donner sa confiance. Il révèle ainsi, une fois encore, que l’amour, le donner-recevoir, est le dynamisme fondamental du Règne de Dieu.
Jésus manifeste par ses choix de vie le total consentement de Dieu à la liberté humaine, et sa solidarité avec nous, capable d’accueillir l’humanité comme elle est, dans un amour qui refuse de devenir dominateur. Cette manière étrange dont Dieu est Roi se révèle finalement être une force capable de susciter un retournement intérieur. Alors que la force du pouvoir ne suscite que l’admiration envieuse et la soumission craintive, ces conversions illustrent bien le dynamisme du salut que Dieu propose. L’amour et le refus du pouvoir se révèlent assez forts pour susciter une réponse d’accueil, de confiance et d’amour.
Amen.